Sourires en location, la photo du mensonge familial : édition de Noël…

364 jours de haines feutrées, de silences assassins, de jalousies lentement ruminées comme des toxines domestiques. 364 jours où l’on se déchire à huis clos, où l’on s’ignore avec méthode et précision, où l’on se blesse avec une élégance cruelle et manifeste. Puis surgit le jour sacré du 24 ou du 25 décembre. Noël. La trêve n’est ni morale ni affective, elle est tout simplement photographique en un clic. La guerre n’est pas réglée ; toutefois, elle est suspendue pour la vitrine des réseaux sociaux. Ce qui naît n’est pas la paix, mais l’image.
Une année entière de misère et de guerre relationnelle pour une seconde de pose héroïque. Voilà le pacte tacite. On n’apaise rien, on emballe. On ne réconcilie pas, on cadre. L’opinion est gavée de sourires sous cellophane pendant que la vérité, elle, agonise hors champ. Ce n’est pas un mensonge improvisé. Il s’agit d’une stratégie sociale parfaitement rodée.
Sociologiquement, nous assistons à la mutation de la famille en objet de consommation symbolique. Le sociologue Erving Goffman parlait de la mise en scène de soi ; et nous sommes désormais dans la mise en marché de l’unité familiale. Les réseaux sociaux (Facebook, YouTube, Instagram, TikTok, etc.) servent de scène, et le public est mondial. Le rôle principal s’appelle respectabilité. Peu importe la réalité, les conflits chroniques, les mépris ordinaires, les violences psychiques, les violences verbales, les violences psychologiques et domestiques, les abandons affectifs, mais l’essentiel est de paraître conforme aux yeux du monde. La cohésion devient un décor, la joie devient un costume, et l’amour devient un accessoire interchangeable.
Les faits sont banals, presque mécaniques. Des frères et sœurs qui ne se parlent plus depuis des mois, et même des années se retrouvent strictement pour la photo ; une fois l’image capturée, chacun regagne son territoire intérieur, et sa rancune reste et demeure intacte. La paix a duré le temps de l’obturateur.
Il y a aussi des couples qui sont en décomposition avancée, minés par la domination et le mépris total, sont sommés de s’asseoir paisiblement côte à côte. Sourire obligatoire. Tandis que le conflit n’est pas résolu, mais il est camouflé.
Des parents experts en déni émotionnel exigent aux enfants une joie immédiate et docile. Pleurer devient inconvenant. Dire la vérité devient subversif. La joie est devenue une injonction, et la souffrance une faute.
Anthropologiquement, ce rituel relève d’un mensonge collectif ritualisé. Chacun sait que l’autre ment, mais tous y participent. C’est la collusion du paraître et du faux-semblant. Celui qui refuse la photo est aussitôt désigné comme un ingrat, un perturbateur, et un ennemi de l’harmonie. Dire le vrai ce jour-là relève du sacrilège. Le mensonge, lui, est devenu un devoir social, presque un acte civique.
L’hypocrisie n’est ni accidentelle ni marginale, c’est un système bien huilé. Elle a ses codes, ses sourires calibrés, ses rires mécaniques, ses images festives. Sous le vernis, la réalité demeure inchangée, néanmoins les violences psychiques sont banalisées, les humiliations chroniques, sont devenues la norme, sans oublier les secrets toxiques, et les rivalités héréditaires. On repeint la façade pendant que la maison pourrit de l’intérieur.
Psychologiquement, les dégâts sont profonds et durables. L’enfant apprend très tôt que l’’image prévaut sur la vérité. Que se taire protège plus que parler. Que l’apparence d’unité vaut davantage que la justice réelle. Il intègre un programme défectueux afin de ne jamais troubler l’image, et de toujours embellir le mensonge Devenu adulte, les enfants le reproduiront sans aucun doute. Le faux devient une tradition, transmis comme un héritage invisible.
Il faut aussi nommer ces figures familiales paradoxales, qui durant toute l’année, elles interdisent qu’on questionne leurs relations sentimentales toxiques, mais en décembre elles exigent une adhésion totale au décor. Secret absolu dans le privé, exhibition calculée dans le public. Le silence protège le pouvoir ; l’unité sert la photographie.
Les réseaux sociaux n’ont rien inventé ; ils ont tout simplement industrialisé l’hypocrisie. Les mentions, les commentaires, les partages, les réactions fonctionnent comme un anesthésiant moral. On se croit bon parent, bonne sœur, bonne famille, parce que l’algorithme applaudit. La conscience se mesure en engagement. Plus le mensonge est bien cadré, plus il est récompensé.
Mais il serait intellectuellement malhonnête de tout confondre. Toutes les familles ne mentent pas. Il existe des familles réellement solides, modèles, cohérentes, et apaisées. Elles ne proclament pas leur unité, elles la viven*. Elles ne l’exposent pas, elles la protègent. Leur paix n’a nul besoin d’être publiée pour exister. Chez elles, le silence n’est pas dissimulation : il est dignité, retenue, maturité.
Ne nous trompons donc pas de cible. Ce n’est pas la fête qui est en cause, mais son instrumentalisation. Ce n’est pas la photo en soi, mais son usage comme alibi moral. Une image ne répare rien. Elle cache, elle diffère, et elle trahit.
Tant que l’on préférera le cliché à la conversation, le post à l’excuse, le sourire forcé à la réparation réelle, les familles resteront des champs de bataille décorés de guirlandes.
Le reste de l’année, la guerre reprend. Et l’an prochain, à la même date, le décor sera réinstallé avec un clic, un sourire et un mensonge bien dosé.
Amos CINCIR
Serviteur de l’Empire d’Hayti-Afrique
Ambassadeur du Royaume
27 Décembre 2025

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