Haïti, première Nation noire libre et indépendante du monde, matrice historique des droits humains modernes, est aujourd’hui rongée par une violence plus vieille que les gangs armés et les politiciens apatrides, une violence plus enracinée que la corruption endémique, et plus solide que l’État lui-même. Il s’agit de la haine horizontale, greffée à une jalousie pathologique devenue une norme sociale.
Ce n’est pas une haine volcanique, franche et assumée. Non. C’est une haine propre, repassée, et respectable, parfaitement intégrée au vivre-ensemble du quotidien de l’Haïtien. Elle ne s’attaque jamais aux véritables prédateurs, trop dangereux, et trop utiles, mais plutôt au semblable qui ose sortir de sa case. Elle ne tue pas toujours par des balles réelles ; elle préfère des méthodes plus élégantes et diplomatiques comme le boycott feutré, la diffamation souriante, la rumeur persistante, la disqualification morale, et généralement l’isolement méthodique. Elle ne verse pas le sang. Elle stérilise les trajectoires.
Quand la réussite devient un crime social
Sociologiquement, le mécanisme est connu, documenté, et répété. Dans une société verrouillée et sans mobilité sociale réelle, la réussite individuelle devient une provocation et une insulte collective. Celui qui réussit rappelle aux autres ce qu’ils n’ont pas osé tenter, ce qu’ils ont abandonné en chemin, et ce qu’ils ont raté sans l’assumer. Il devient un miroir, et en Haïti, on fracasse les miroirs plutôt que de se regarder.
Anthropologiquement, le mal est plus profond encore. Un peuple historiquement humilié, appauvri, et déstructuré développe parfois un réflexe suicidaire collectif qui préfère voir tomber l’un des siens plutôt que d’admettre que l’élévation et le succès sont possibles. La réussite n’inspire pas, elle déclenche de l’enquête, de l’autopsie, et de la suspicion.
En Haïti, la félicitation est souvent une accusation en attente de preuve. On ne félicite pas avec le cœur. On ne félicite même pas avec sincérité. On félicite avec la bile, l’hypocrisie et l’arrière-pensée. « Félicitations, mais… » « On sait comment ça se passe… » « On attends, ça ne durera pas… »
Noirs contre noirs : la guerre la plus obscène
Le plus obscène, et le plus tragique, c’est que cette haine est massivement portée par des Noirs contre des Noirs. Quand un Haïtien à la peau foncée réussit sans parrain, sans marraine, sans clan politique, et sans aucune validation bourgeoise ou des puissances étrangères, il devient suspect par nature.
Il viole une règle tacite mais sacrée, car en Haïti, la réussite doit être autorisée. Il faut une autorisation sociale, une autorisation de classe et une autorisation symbolique. Sans cette autorisation, la sanction est automatique, via la marginalisation, le boycott silencieux, le procès moral, les rumeurs recyclées et les alliances toxiques. Ce n’est pas de l’éthique. C’est de la police sociale.
Carel PEDRE : la morale sélective comme une arme sociale
Le cas de Carel PÈDRE est emblématique non par sa seule trajectoire personnelle en tant qu’individu, mais par l’usage social et politique de sa figure. Pendant des années, il a été érigé en arbitre moral autoproclamé, puis instrumentalisé avec arrogance et sans aucune humilité, comme un levier de boycott contre des artistes, des entrepreneurs, des diplomates et de jeunes figures montantes haïtiennes. Rarement sur la base de faits juridiquement établis, mais souvent sur des soupçons, des narratifs et des campagnes émotionnelles soigneusement entretenues.
Cette posture de sa part n’était pas neutre. Elle servait, consciemment ou non, les intérêts symboliques d’une frange bourgeoise et chromatiquement privilégiée, jalouse de conserver l’exclusivité de la visibilité, de la respectabilité et du pouvoir d’influence en Haïti.
L’explosion de la jubilation malsaine observée sur les réseaux sociaux et dans les salons, en Haïti comme dans la diaspora, depuis son arrestation en Floride aux États-Unis d’Amérique, survenue le dimanche 21 décembre 2025, n’a fait que confirmer le diagnostic. Il ne s’agissait ni de justice ni d’éthique. C’était une catharsis collective, une jouissance de sa chute, qui est révélatrice d’une société très malade incapable de distinguer la responsabilité individuelle et le plaisir haineux. Haïti n’a pas interrogé les mécanismes qu’elle avait nourris ; elle a applaudi le spectacle. La morale, ici, s’est révélée pour ce qu’elle est trop souvent, à savoir une lutte de classe déguisée en vertu civique.
Chef Leen : Quand l’exploit dérange plus que l’échec
Le cas de Chef Leen, de son vrai nom Danaissa « Leen Excellent » ORCHESTRE, relève d’une violence symbolique glaçante. En accomplissant un marathon culinaire de 192 heures, soit 8 jours, du 7 au 15 avril 2025, dans une tentative d’inscription au Guinness World Records, elle a réalisé un exploit rare, extrême, physiquement et mentalement éprouvant en mettant positivement les projecteurs sur Haïti.
Réaction d’une partie des Haïtiens ? Ce n’est ni la fierté, ni le soutien. Mais le sabotage. Et ceci pour une simple erreur de langage, elle a été insultée grossièrement, humiliée psychologiquement, et boycottée ; sa page TikTok a été attaquée avec fureur et fracas ; et le fait le plus gravissime, des lettres ont été envoyées à Guinness pour tenter de la discréditer. Non par des étrangers, mais des Haïtiens parce qu’une femme noire, compétente, visible et applaudie mondialement dérange l’ordre mental d’une médiocrité bien installée.
Dr Maryse Saint Pierre CYPRIEN : Compétence noire, affront diplomatique
Le parcours du Dr Maryse Saint Pierre CYPRIEN, diplomate hautement qualifiée à la délégation permanente d’Haïti à l’UNESCO, illustre une autre forme de cette violence feutrée. Son tort n’a jamais été une faute professionnelle. Son tort fut triple : celui d’être noire, d’être compétente, et de ne pas appartenir aux réseaux de cooptation qui verrouillent la diplomatie haïtienne.
Dans un univers où les postes se transmettent plus par héritage social ou par militance politique que par mérite, son existence constituait une anomalie. Le boycott, l’isolement institutionnel, la misogynie et les attaques qu’elle a subis, notamment de la part d’anciennes diplomates et ministres recyclées issues de cercles bourgeois, souvent peu compétentes mais bruyamment légitimées par un peuple émotionnel relèvent d’un mécanisme très connu, la neutralisation des trajectoires non contrôlées. La haine ici est de classe, de couleur et de genre. Une femme noire maîtrisant les codes internationaux rappelle une vérité insupportable que la compétence n’est pas héréditaire.
Bénita JACQUES : L’indépendance punie jusque dans la diaspora
Le cas Bénita JACQUES démontre que cette pathologie ne connaît pas de frontières. Elle prend l’avion, avec un visa et un billet. Actrice, réalisatrice internationale, auteure du documentaire « L’Afrique, berceau de l’humanité et des civilisations modernes », elle a été ciblée, sabotée et boycottée par des Haïtiens de la diaspora à Montréal lors de sa candidature aux élections au Canada, moins de 24 heures avant la clôture des inscriptions. Le timing n’était pas accidentel. Il était chirurgical.
Pourquoi cette violence ? Parce qu’elle a refusé les codes implicites de soumission en refusant des arrangements, des alliances opportunistes, et de la dépendance. Dans l’imaginaire haïtien dominant, l’indépendance reste une transgression, même en terre étrangère. Où qu’il se trouve, l’Haïtien exporte parfois ses mécanismes d’auto-sabotage, préférant bloquer l’ascension d’un compatriote plutôt que de risquer l’émergence d’un leadership incontrôlable.
REFEHMI : Célébrer les femmes haïtiennes, crime impardonnable
Le Réseau des Femmes Haïtiennes Modèles et Inspirantes (REFEHMI), actif depuis 2020, honorant 50 femmes haïtiennes chaque année en Haïti et dans la diaspora, a subi des pluies de boycotts et d’attaques. Pourquoi ? Parce que le projet est porté par une jeune femme noire, Eunice CINCIR.
REFEHMI a commis un péché capital en célébrant l’excellence féminine noire sans demander la permission. 50 femmes par an. 50 trajectoires affirmées. Dans une société qui préfère invisibiliser la femme noire ou la cantonner à la figuration, c’est une provocation frontale. Le boycott n’est pas accidentel, il est structurel et bien huilé. Reconnaître REFEHMI, ce serait admettre que l’excellence noire féminine n’a plus besoin d’intercesseur. Et cela, la caste ne le supporte pas.
SCO TOUR HAITI : le crime d’exister sans autorisation
Sco Tour Haïti, une initiative éducative de promotion du tourisme local dans le milieu scolaire haïtien portée depuis 2019 par de jeunes Haïtiens noirs, sans parrains ni marraines, a subi le boycott, le mépris et le silence organisé. Ils sont trop autonomes, ils sont trop visibles et ils sont trop noirs. On doit les stopper.
Sco Tour Haïti n’a pas été attaqué pour ce qu’il faisait, mais pour ce qu’il représentait, car des jeunes noirs organisés, disciplinés, visionnaires, formés, compétents et pédagogiques, racontent Haïti sans auncun traducteur de classe ni la permission d’un groupe. Ils ont brisé le protocole invisible. La sanction fut l’asphyxie par le silence médiatique, le refus de partenariats, les soupçons absurdes, et le sabotage passif-agressif. Toujours la même méthode.
Johnson NAPOLÉON : produire local, subir local
Le cas de Johnson NAPOLÉON et de la bière Ewo illustre le cannibalisme économique haïtien. Un entrepreneur noir de la diaspora crée, innove, et emploie. Réaction ? Des suspicions, des rumeurs, et des boycotts, souvent portés par ceux qui scandent « consommons local » entre deux produits importés. En Haïti, le local n’est célébré que lorsqu’il échoue.
Même avec ses défauts et son manque parfois d’humilité, Johnson NAPOLÉON a démontré qu’il est possible de produire sans béquille oligarchique. Cela suffit à déclencher la haine et une jalousie pathologique. Car l’indépendance économique d’un Noir reste perçue comme une insubordination.
La caste qui prend la nation en otage
Tous les secteurs de la vie nationale en Haïti sont verrouillés que ce soit l’économie, la politique, la culture, les médias, la technologie, la diplomatie, la santé, l’éducation, l’entrepreneuriat, et la religion. Ce n’est pas une élite productive. C’est une caste de contrôle. Elle ne crée pas, mais elle filtre. Elle ne bâtit pas, mais elle verrouille.
Cette caste préfère un pays à genoux mais prévisible à un pays debout mais incontrôlable. Tant qu’elle décidera qui a le droit de réussir, Haïti restera une prison à ciel ouvert pour ses talents.
Appel a la conscience : Rompre le pacte de la haine
Il faut rompre avec le lynchage symbolique, avec la jouissance de la chute des autres malgré nos indifférence et nos choix personnels ou notre classe sociale, et surtout avec la religion de la médiocrité solidaire. Une nation qui détruit ses forces vives n’est pas victime, mais elle est complice. Chaque boycott injustifié, chaque rumeur colportée est une balle tirée contre l’avenir collectif.
Haïti ne se relèvera pas tant qu’elle continuera à détruire ses meilleurs enfants. Le réveil sera douloureux. Mais il est vital.








