Catégorie : Culture

  • Anna PIERRE, la voix « Vinn mete suk sou bonbon’m», est morte et la société qui l’a utilisée, oubliée, puis couronnée après coup, fait semblant de pleurer…

    Anna PIERRE, la voix « Vinn mete suk sou bonbon’m», est morte et la société qui l’a utilisée, oubliée, puis couronnée après coup, fait semblant de pleurer…

    La disparition brutale d’Anna PIERRE, survenue le mardi 23 décembre 2025 à 5 h du matin, au Plantation Hospital en Floride aux États-Unis, n’est pas seulement la mort d’une chanteuse culte. Elle n’est pas seulement la disparition d’une infirmière exemplaire, d’une éducatrice sanitaire, d’une militante communautaire, d’une mère et d’une femme debout.

    C’est un acte d’accusation posthume. Un dossier à charge contre un système haïtien, et diasporique spécialisé dans la prédation symbolique en exploitant les vivants, sanctifiant les morts, puis simulant l’émotion. Il y a des morts qui attristent.  Et il y a des morts qui accusent.

    Anna PIERRE n’est pas morte seulement d’un arrêt biologique. Elle est morte après une vie passée à colmater les faillites de l’État, les lâchetés de l’industrie culturelle, les carences du système de santé et l’amnésie organisée de la mémoire collective.

    Honorée en Janvier 2025, morte en Décembre 2025 : le syndrome haïtien

    Ironie brutale, presque obscène, les 3 et 4 Janvier 2025, Anna PIERRE est honorée par le REFEHMI, le Réseau des Femmes Haïtiennes Modèles et Inspirantes, dans le cadre de la 5ᵉ édition du projet sur le thème « FANM SE MAPOU ».

    Dorénavant, elle entre officiellement dans le cercle des femmes d’impact. Elle reçoit la reconnaissance institutionnelle. Elle est enfin nommée, célébrée et documentée. Puis, elle meurt.

    Aussitôt l’annonce de son décès, la mécanique bien huilée s’active sur les réseaux sociaux avec des communiqués larmoyants, des hommages tardifs, des photos recyclées, des citations creuses, des hashtags funéraires, et des émotions sous cellophane.

    Cependant, le REFEHMI, au moins, peut soutenir le regard de cette mort sans rougir, car depuis cinq ans, soit en janvier 2021, ce réseau dirigé par l’Haïtienne Eunice CINCIR, honore précisément celles que le système ignore, souvent trop tard, parfois après leur disparition.

    Mais la question demeure, brutale, corrosive, nucléaire : Pourquoi faut-il mourir pour être reconnue en Haïti et dans la diaspora ? Et pourquoi la valeur des femmes n’explose-t-elle qu’au moment précis où elles se taisent à jamais ?

    Une vie a triple service : Soigner, chanter, réparer

    Pendant que d’autres collectionnaient les projecteurs, Anna PIERRE collectionnait les urgences humaines. Infirmière diplômée, formée, surqualifiée, elle a consacré plus de quarante ans à soigner ceux que le système refuse de voir, à savoir les démunis, les pauvres, les sans-assurance, les immigrés haïtiens, les malades du VIH à une époque où la stigmatisation tuait plus vite que le virus.

    Quand l’État se défilait, elle ouvrait des cliniques avec ses propres moyens. Quand les hôpitaux fermaient leurs portes, elle orientait, plaidait, insistait. Quand la santé publique se résumait à des slogans, elle organisait des foires sanitaires, des dépistages, de l’éducation préventive.

    Et quand la musique haïtienne, structurellement patriarcale, expliquait aux femmes qu’il fallait choisir entre talent et respectabilité, elle a refusé le chantage. Elle a chanté. Elle a produit. Elle a financé, et a imposé sa voix.

    « Vinn mete sik sou bonbon’m » : Un succès que le système n’a jamais payé

    Tout le monde fredonne Vinn Mete Suk Sou Bonbon’ M. Peu de gens en comprennent la portée de ce désir féminin,sa joie assumée, son ironie, sa liberté du corps et de la parole. Comme souvent en Haïti, le tube a survécu à l’artiste, sans jamais enrichir durablement la femme qui l’a porté. Anna PIERRE l’a dit sans détour : « Très peu d’artistes haïtiens peuvent vivre de leur art. » ce qui sous-entend que l’industrie culturelle haïtienne est une machine à user les talents et à transformer la précarité en folklore rentable.

    Et pour cause, Anna PIERRE a dû être infirmière à plein temps pour vivre dignement. La musique est restée une lutte, pas une rente.

    Candidate, perdante, mais cohérente

    En 2013, elle se présente à la mairie de North Miami en Floride ou elle obtient 56 voix, soit 0,83 %. Les cyniques ricanent. Les analystes sérieux comprennent que ce n’était pas une aventure opportuniste, mais la continuité logique d’un engagement de terrain. Elle n’a jamais gagné les élections. Mais elle a gagné la confiance des invisibles, ce que les urnes ne mesurent pas.

    Une femme trop grande pour un pays trop petit 

    Anna PIERRE était trop sérieuse pour le showbiz, trop indépendante pour les clans, trop utile pour les élites, et trop vivante pour les mausolées symboliques. Elle a tout fait en soignant, éduquant, chantant, entreprenant, résistant et transmettant son savoir et ses compétences.

    Et pourtant, elle n’a jamais été une priorité nationale. Aujourd’hui, elle est morte. Et soudain, elle devient consensuelle. C’est obscène. C’est haïtien et c’est systémique.

    Elle est morte, mais elle a laissé une preuve

    Anna PIERRE laisse une preuve irréfutable en confirmant que l’on peut être femme, noire, haïtienne, immigrée, infirmière, artiste, mère, leader, et refuser de disparaître de son vivant.

    Elle n’a pas attendu la permission. Elle a vécu. Elle a servi et elle a créé. Et maintenant, que ceux qui l’ont ignorée de son vivant aient au moins la décence de se taire.

    Anna PIERRE n’a pas besoin de pitié. Elle avait besoin de justice, de reconnaissance réelle et de structures. Elle est morte. Mais le procès de l’hypocrisie collective haïtienne ne fait que commencer.

    Amos CINCIR
    Serviteur de l’Empire d’Haïti-Afrique
    Ambassadeur du Royaume
    23 décembre 2025